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Franck Etienne/Frankétienne (né en 1936)

   
 

La complexité, les tensions, le pluralisme qui font l'originalité de la littérature haïtienne se manifestent de façon particulièrement claire dans l'oeuvre de Franck Etienne. Né en 1936, Franck Etienne grandit dans un quartier pauvre de Port-au-Prince. Par son phénotype, il aurait pu appartenir à l'élite, mais il n'en avait pas l'aisance économique et n'appartenait à aucune des familles qui la composent. Si son assiduité et le dévouement des siens lui permirent de faire des études, il souffrit cruellement pendant toute son enfance. Par l'originalité de son écriture et la variété et la constance de son inspiration, Frankétienne, écrivain, peintre, enseignant, théoricien, homme politique, occupe une place importante dans les deux volets, français et créole, de la littérature haïtienne.
Entièrement en créole, son oeuvre théâtrale comprend Pèlin-Tèt et Troufoban en 1978, Bobomasouri en 1986, et Kaselezo l'année suivante. Il est l'auteur d'un roman en français, Mur à crever (1968), qui se déroule à Port-au-Prince et dont les personnages appartiennent à la moyenne bourgeoisie noire, et d'un roman en créole, Dézafi (1975), qui se déroule en milieu rural et dont les personnages sont des paysans.

Il est également l'auteur d'une série de recueils poétiques en français... encore que, si l'on peut jouées et l'ont effectivement été, il est plus difficile de distinguer ses textes "romanesques" de ses textes "poétiques".
.Il a sous-titré Mur à crever "genre total", "spirale" les 415 pages de son monologue intérieur Ultravocal (1972), et Adjanoumelezo, pendant créole d'Ultravocal, "eksperyans libète total-kapital". Aux premières pages de Mur à crever (imprimé à Port-au-Prince pour la collection Spirale), Frankétienne expose son art poétique:

...Le spiralisme cerne la vie au niveau des associations (par la couleurs, les sons, les lignes, les mots) et des connexions historiques (par les situations dans l'espace et le temps). Non dans un circuit fermé. Mais suivant une spirale, plus élargie et plus élevée que la précédente, agrandit l'arc de vision.
 

Re-créant les ensembles à partir des détails et des aspects secondaires, les démarches spiralistes réconcilient l'Art et la Vie et rompent forcément, en littérature, avec l'hypocrisie du Verbe, Reconnaissance. Totalité. En ce sens, comme moyen d'expression-efficace par excellence-le spiralisme utilise le Genre Total où sont mariés harmonieusement la description romanesque, le souffle, poétique, l'effet théâtral, les récits, les contes, les esquisses autobiographiques, la fiction...(p.5)

 

Comme il l'explique dès la page de couverture d'Ultravocal, Frankétienne veut suciter une "lecture créatrice" qui rende le lecteur "complice du jeu terrible de l'écriture"; aussi lui laisse t-il la responsable du destin de l'écriture. La question n'est pas tant de savoir si Frankétienne a élaboré avec le Spiralisme un système universellement utilisable, ni de déterminer si ce système est cohérent ou entièrement original. L'intéressant est que Frankétienne ait été le premier écrivain haïtien à avoir voulu créer sa propre structure esthétique, plutôt que d'en adopter ou d'en adapter une venue d'ailleurs. On a pu, avec quelque justification, lui reprocher de tomber parfois dans la logorrhée. Peut-être est-ce là un danger inhérent à son Spiralisme, peut-être aussi a t-on tort d'en oublier le mode d'emploi et d'y rechercher une progression logique, un ordre cartésien, une continuité rhétorique qui ne lui sont pas pertinents.

En 1986, Frankétienne a publié Fleurs d'insomnie, également sous-tiré "spirales". Il s'agit de plus de 200 pages de textes courts que l'on n'est sans doute pas forcé, ici non plus, de lire dans l'ordre où ils sont imprimés, et que l'auteur place en exergue sous le signe du rêve : "le rêve est incontestablement le premier des chemins qui conduisent à la liberté. Rêver, c'est déjà être libre". A dire vrai, si rêve il y a, c'est plutôt sous forme de cauchemar. Déjà Ultravocal évoquait le crime, l'injustice, la souffrance, mais avec un évident souci d'élégance, ou en tous cas d'esthétique : la lecture en était parfois pénible, mais en restait supportable. Fleurs d'insomnie, par contre, est sorte de descette aux enfers où le narrateur-poète passe d'une scène d'horreur à l'autre et le lecteur risque à chaque page la nausée. Il se voit entraîné à travers des paysages cauchemardesques, mais terriblement réalistes; c'est à l'Haïti en décomposition, souffrante et silencieuse sous la botte de la dictature qu'ils appartiennent.

Etant également peintre (ses tableaux ont été exposés en Haïti comme à l'étranger). Frankétienne s'est peut-être inspiré de l'oeuvre de Jérôme Bosch : il partage en tous cas avec le grand Flammand toute une série d'obsessions. Celle des animaux, le plus souvent répugnants et souvent monstrueux : le destin de Frankétienne est peuplé de mouches, de reptiles, d'araignées, de charognards, de pieuvres, de rats crevés, de caïmans, de porcs pansus, d'oiseaux sanglants. Comme chez Bosch, l'obscénité et la scatologie (dénuée chez Frankétienne de toute paillardise) dénaturent l'érotisme : masculins ou féminins, les organes sexuels ne sont que déversoirs d'humeurs et d'excréments. Comme dans l'Enfer de Bosch, les chairs palpitent sous la torture, et les plus répugnants symptômes pathologiques composent " l'horrible chaudière de la sorcellerie au fond de laquelle barbotent végétation fécales, éruptions herpétiques, plaques lépreuses, vomissures vaginales, tumeurs phalliques, mijotant dans le miel anal et la peste du sida (p. 201)"

On pourrait soupçonner Frankétienne de vouloir épater le bourgeois, en accumulant à longueur de pages horreurs et grossièretés. Mais sans doute convient-il au désespoir de ne pas s'exprimer seulement à travers l'hermétisme et l'allusion, mais également à travers le cri, ou même le hurlement. Et si le hurlement de Frankétienne dérange et scandalise la classe dirigeante, seule pouvoyeuse de lecteur haïtiens, qui aurait l'effronterie de lui en vouloir? Tout en ayant puissamment contribué aux recherches sur le langage poétique, Frankétienne se distingue d ela plupart de ses contemporains. Si à travers toute son oeuvre ses fantasmes personnels se manifestent, c'est invariablement confondus avec l'évocation ses fantasmes personnels se manifestent, c'est invariablement confondus avec l'évocation du drame de son pays : en écrivant 'je", il continue à vouloir dire "nous". Serait-ce parce que, contre vents et marées, et sans pour cela se compromettre, il a réussit à ne pas émigrer pendant des Duvalier? S'il n'a pas connu les tourments qui obèsent et isolent l'exilé, il a vécu jour après jour plongé dans les souffrances de son peuple. Ce qui caractérise une prison, ou une dictature, c'est l'impossibilité de se soustraire à la vie collective, à moins de la nier en s'en évadant par le rêve.

 

 
Oeuvres principales:
En créole:
Pèlin-Tèt. Port-au-Prince: Éditions du Soleil, 1978; Pelentet (pyesteyat), nouvo vesyon. Lawrence, KS / Port-au-Prince: Enstiti Etid Ayisyen Inivesite Kannzas / Edisyon Espiral, 2002.
Troufobon. (1977) Port-au-Prince: Imprimerie Les Presses port-au-princiennes, 1979.
Bobomasouri. (1984) Port-au-Prince: Koleksyon Espiral, 1986.
Kaselezo. (1985) Dérives 53/54 (1986/1987): 125-163.
Totolomannwèl. Port-au-Prince, 1986.
Melovivi. Port-au-Prince, 1987.
Minywi mwen senk. Port-au-Prince, 1988.
Kalibofobo. Port-au-Prince, 1988.
Foukifoura. Port-au-Prince: Creacom, 2000.

En français:
Au Fil du temps (poèmes). Port-au-Prince: Imprimerie des Antilles, 1964.
La Marche (poèmes). Port-au-Prince: Éditions Panorama, 1964.
Mon côté gauche (poèmes). Port-au-Prince: Imprimerie Gaston, 1965.
Vigie de verre. Port-au-Prince: Imprimerie Gaston, 1965.
Chevaux de l'avant-jour (poème). Port-au-Prince: Imprimerie Gaston, 1965.
Mûr à crever (genre total). Port-au-Prince: Presses port-au-princiennes (coll."Spirale"), 1968; Port-au-Prince: Éd. Mémoire, 1994. Bordeaux: Ana Éditions, 2004.
Ultravocal (spirale). Port-au-Prince: Imprimerie Gaston, 1972; Paris: Hoëbeke, 2004.
Les Affres d'un défi (roman). Port-au-Prince: Deschamps, 1979; Paris: Jean-Michel Place, 2000.
Zagolkoray (spirale). Port-au-Prince, 1983.
Fleurs d'insomnie (spirale). Port-au-Prince: Deschamps, 1986.
Les Chevaux de l'avant-jour (poésie). (1966) Version revue et corrigée, in: Dérives 53/54 (1986/1987): 41-86.
Adjanoumelezo (spirale). Port-au-Prince, 1987.
L'Oiseau schizophone (spirale). Port-au-Prince: Éditions des Antilles, 1993; Paris: Jean-Michel Place, 1998.
L'Amérique saigne (Gun Bless America) (roman, co-produit avec Claude Dambreville). Port-au-Prince: Microplus, 1995.
La nocturne connivence des corps inverses. Port-au-Prince: Spirale, 1996.
D'une bouche ovale. Port-au-Prince: Spirale, 1996.
La méduse orpheline. Port-au-Prince: Spirale, 1996.
Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres. Port-au-Prince: Spirale, 1996.
Clavier de sel et d'ombre. Port-au-Prince: Spirale, 1997.
Les échos de l'abîme. Port-au-Prince: Spirale, 1997.
Et la voyance explose. Port-au-Prince: Spirale, 1997.
Voix marassas (spirale francréolophonique). Port-au-Prince: Spirale, 1998.
Rapjazz, Journal d'un paria. Port-au-Prince: Spirale, 1999.
Oeuf de lumière / Huevo de luz (poèmes). Port-au-Prince: Spirale, 2000.
H'Eros chimères. Port-au-Prince: Spirale, 2002.
Les Métamorphoses de l'Oiseau schizophone (intégralité en huit volumes). La Roque d'Anthéron (France): Vents d'Ailleurs. Parution de 2004 à 2005:
D'un pur silence inextinguible. (première partie de L'Oiseau schizophone, 1993). 2004.
D'une bouche ovale. (1996).
La méduse orpheline. (1996).
La nocturne connivence des corps inversés. (1996).
Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres. (1996).
Clavier de sel et d'ombre. (1997).
Les échos de l'abîme. (1997).
Et la voyance explose. (1997).
Anthologie secrète. Montréal: Mémoire d'encrier, 2005


 

 

 

 
 

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