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Gary Victor (né en 1938)

   
photo Gary Victor
© Alliance-Haïti
 

Gary Victor est né en 1958 à Port-au-Prince, capitale d'Haïti. Agronome de formation et écrivain, il vit et travaille dans son pays. De 1976 à 1983, il publie des nouvelles dans le journal d'état et par la suite dans "Le Nouvelliste" dont il est chroniqueur. Gary Victorr a publié sept recueils de nouvelles et huit romans dans lesquels ses personnages portent un regard tout aussi critique que désabusé sur la société haïtienne.
Gary Victor se penche, dans son livre, sur les interférences malencontreuses existant entre la lâcheté, l'irresponsabilité d'un individu et les errances collectives d'un peuple à la dérive. Il s'interroge sur le pourrissement de la société haïtienne et sur l'incapacité des hommes à sortir du cercle vicieux de la violence et de la corruption

. Il s'attaque aux racines du mal qu'il extirpe du tréfonds des mentalités. La tâche est ardue : comment faire surgir la lumière d'un conglomérat de craintes intériorisées, de croyances erronées, de pragmatisme mêlé d'irrationnel ?

Gary Victor a travaillé comme fonctionnaire dans différents ministères. Il pense avoir réussi à le faire sans vendre son âme. Son livre intitulé "Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin" est écrit "à la mémoire de son père qui avait senti venir la vague monstrueuse" et il répond à la question qu'il a dû être amené à se poser. Et si je trébuchais, et si je reniais mes idées pour une parcelle de pouvoir? Le roman nous apporte la réponse qui a sans doute été la sienne : je vivrais un cauchemar, aux confins de l'ignoble et de la folie!

Gary Victor écrit pour la radio, la télévision, le cinéma, le théâtre et pour la jeunesse. Il s'exprime quant aux problèmes de son pays. Son œivre contribue à analyser la conception que ses compatriotes ont du pouvoir de manière globale. Les rapports entre les citoyens et l'Etat lui semblent devoir être redéfinis. Il souhaite l'avènement d'un autre type de gouvernance pour Haïti.

Gary Victor a publié en 1989 un volume de Nouvelles interdites, dont la plupart relèvent de la Science-fiction et dont l'ensemble brosse un tableau cauchemardesque de misère physiologique, de superstition abrutissante, de violence institutionalisée, bref de déchéance humaine dans un pays non identifié qui n'est que trop évidemment Haïti. Il a également publié en 1992 Sonson Pipirit, un octobre d'Elayniz, curieux roman qui relate la quête du duvaliériste Kadadyab et de son ennemi Sonson, pour l'heure lavalasien, c'est-à-dire partisan du président Jean-Bertrand Aristide, réconciliés pour retrouver leur commune maîtresse Elyanize, éventrée par une grenade lors d'une charge de police mais dont l'âme a été capturée par un sorcier. Des épisodes redoutables de magie noire, mêlés de commentaires politiques et de lugubres paillardises caractérisent ce roman "à ne pas lire la nuit". Mais ce sont pas ces oeuvres de Gary Victor qui nous arrêteront ici, mais plutôt celles que l'on peut ranger sous la rubrique "audiences". En 1988 Gary Victor publia en volume, sous le titre Albert Buron, ou Profil d'une "élite" une série de ses chroniques humoristiques écrites pour le Nouvelliste. A la fin de cette même année 1988, il fit paraître Sonson Pipiri, profil d'un peuple et, en 1990, un roman, Claire de Manbo. Que ce dernier ouvrage ait été sous-titré "roman", contrairement aux trois premiers, ne change rien à l'affaire : il s'agit dans tous les cas d'une série d'"audiences". D'ailleurs, même dans Clair de manbo la plupart des chapitres ont leur titre individuel et portent la même dans Clair de manbo la plupart des chapitres ont leur titre individuel et portent la précision "raconté par Kakadyab" ou "raconté par Estevel Gwo Bibit"; on trouve également : "deuxième audyans de Langélus, telle qu'il la donna à Hannibal Serafin" et l'incipit de bien des chapitres est du genre : "Cette étrange histoire (...) me fut racontée par Tonton Pépé, un soir qu'il était venu me rendre visite passablement ivre..(Sonson Pipirit, profil d'un homme du peuple, p.79). Certains de ces audienciers ou conteurs d'histoires sont de simples voix narratives, d'autres des pesonnages reparaissant d'une oeuvre de Gary Victor à l'autre.

Les volumes de Gary Victor sont intéressants à plusieurs titres : d'abord, ils constituent une chronique de l'actualité politique de la capitale à partir de la chute de Jean-Claude Duvalier. De nombreuses références précises aux acteurs de la lutte pour le pouvoir, et à leurs hauts-faits et basses manoeuvres ne manqueront pas de devenir rapidement obscures. Certes, le nom de "l'insupportable curé de Saint-Jean Bosco" survivra, puisque celui-ci est devenu le président Jean-Bertrand Aristide mais, si les livres de Gary Victor résistent par ailleurs à l'épreuve du temps, les références à Abderrhaman, au C.N.G., à Charlot Jacquelin, à Ti Manno, à la journée du 29 novembre, aux élections du 17 janvier, etc. exigeront bientôt des annotations pour assurer la pleine compréhension du lecteur. Du lecteur haïtien s'entend : les allusions à la vie de tous les jours et aux us et coutumes de la République sont de toutes les façons trop nombreuses pour que la lecture d'un étranger soit autre qu'approximative. En tout cas, pour être truculente, la vision de Gary Victor est d'un pessimisme intégral : "audience" par "audience", il dénonce l'incompétence et la vénalité des fonctionnaires, le racisme et l'immoralité des riches, leur flgornerie envers les étrangers, leur recours à la sorcellerie qu'ils affectent de mépriser, la couardise et la vanité des intellectuels, le cynisme des sectes religieuses américaines, l'escroquerie à grande échelle qu'est l'aide au développement, la violation constante des droits de l'homme les plus fondamentaux, l'ingéniosité sadique dans les formes de torture qu'invente la répression, la sexualité débridée des Haïtiens et des Haïtiennes de tous les niveaux, leur manque de solidarité, et ainsi de suite. Comme l'affirme Djo Kokobé à la fin de l'"audience" qu'il "donne" à Hannibal Serafin:
"L'histoire de ce pays ne s'écrit pas dans les livres et elle n'est même pas transmise oralement. L'histoire, ici, s'écrit dans la boue des cimetières, et dans les pactes qui se nouent dans les corridors (ruelles des taudis) où pullulent les vermines. L'histoire de ce pays, c'est la victoire perpétuelle du Mal sur le Bien" (clair Manbo, p.127).

Gary Victor s'inscrit, on le voit dans la lignée des écrivains haïtiens qui ont de tout temps flétri les injustices, les filouteries, les abus et les ridicules de la vie nationale. En tant que qu'audiencier, Gary Victor s'inscrit dans une autre lignée, celle des spécialistes d'un genre littéraire ont, dès 1905, Justin Lhérisson avait fixé les principales caractéristiques dans la Famille des Pitite-Caille. Lhérisson et Victor partagent la même méfiance, pour ne pas dire la même aversion, envers les moeurs politiques de leur pays. En outre, certains personnages se retrouvent chez les deux auteurs à presque un siècle d'intervalle; ainsi Sonson Pipirit sera l'un des chefs boukma (rabatteurs électoraux) d'Albert Buron, comme Boutenègre l'avait été de Pitite-Caille; la prétention solennelle et le style ampoulé des francs-maçons sont brocardés par l'un et l'autre audiencier; les exploits érotiques et procréateurs de Sonson Pipirit égalent ceux, légendares, du père d'Eliézer Pitite-Caille, et ainsi de suite.

Rappelons que l'"audience" se présente comme transcription de littérature orale, qu'elle se situe le plus souvent à mi-chemin du narratif et du théâtral (puisqu'elle repose nécessairement sur le dialogue, ou du moins le monologue) et que, du moment qu'il s'agit de transcrire le parler haïtien informel, le créole pur, les créolismes, haïtianismes et les tics caractéristiques du français haïtien (l'emphase, l'érudition, voire les citations en latin chez ceux qui se targuent d'être beaux parleurs, par exemple) s'y bousculent et s'y font échos pour la plus grande joie des amateurs. Parmi les thèmes traités par les audienciers, on peut relever les histoires gauloises, l'initiation sexuelle du jeune Sonson par sa patronne, par exemple, le ridicule d'un snob de l'élite possédé par un lwa, comme Albert Buron, malgré son mépris pour "ces ignobles" pratiques supersitieuses qui abêtissent notre peuple" (Albert Buron, p.49), les mille et une magouilles et escroqueries de la vie politique haïtienne, la perplexité des étrangers devant les subtilités de la vie en Haïti, en fait n'importe quel incident de la vie privée ou publique du pays, à la seule condition que le récit fasse rire. Il ne faut pas confondre "l'audience", avec les contes traditionnels que l'on raconte et publie en créole ou en adaptation française, ceux de Bouqui et Malice, par exemple ou encore ceux, probablement d'origine africaine, d'animaux qui parlent. Les personnages de "l' audience" sont des personnes réelles, ou prétendues telles, leurs aventures, ou le plus souvent leurs mésaventures, sont censées être vraiment arrivées. Lorsque l'audiencier n'affirme pas connaître personnellement les protagonistes, il identifie invariablement le témoin oculaire duquel il tient l'aventure qu'il s'apprête à raconter.

Si "l'audience" partage avec les Lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet la structure formelle, la recherche du tableau de moeurs pittoresque et même l'usage du vernaculaire local, ce serait plutôt aux anecdotes d'Alphonse Allais qu'elles feraient penser par le sens de l'ironie et le goût du ridicule. Mais pour être un audiencier haïtien, il manque au Capt'n Cap d'Alphonse Allais la paillardise, le sens du dramatique, voire de la bouffonerie, le penchant pour le grotesque, et le pessimisme foncier qui les sous-tend. Si Lhérisson et Victor se sont pour ainsi dire spécialisés dans "l'audience", et André Chevalier et Luc Grimard ont en 1950 intitulé Bakoulou, audience folklorique une désopilante histoire en 200 pages de politicien véreux escroqué et abondamment cocufié par un houngan sans scrupules, un grand nombre d'écrivains en ont composé à l'occasion (Fernand Hibbert et Jacques -Stéphen Alexis, entre bien d'autres), et bien des romanciers n'ont pas hésité à en intercaler dans leurs romans. Ainsi par exemple Francis-Joachim Roy, dans son mandat, ce qui provoque des remous dans la capitale. Refugiés dans une buvette, plusieurs personnages attendent que revienne le calme en écoutant l'histoire de la Gioconda, que l'audiencier Cocobé tient de son père, défunt Anselme Aristide. La Gioconda était une vieux raffiot de guerre italien, que le Président Nord Alexis avait acheté pour le re-baptiser Toussaint Louverture et l'envoyer canonner les révolutionnaires dans le nord du pays. Pour plus d'effet, le président avait fait remplacer le canon d'avant par une énome pièce de 105 qui ornait la cour d'honneur du Palais et qui n'avait encore jamais servi. L'"audience" concerne les cérémonies de remise du navire à la marine haïtienne, au cours de laquelle le gratin de la société port-au-princienne est invité à bord. La maîtresse de l'amiral Océan Nérêe, commandant des Flottes de la République, est l'une des "nombreuses dames et demoiselles (qui) se faisaient faire les honneurs de la nouvelle et puissance unité de la marine nationale par des officiers italients très empressés" (p. 175). Le canon de 105 ayant tiré une salve d'honneur, "Ce fut une apocalypse. L'énorme pièce de 105 se souleva du pont, arrachant plaques, boulons et planches, dans un fracas épouvantable auquel succédèrent bientôt des cris de terreur (p. 177)

Dans le sauve-qui-peut général, la femme du général Timoléon Thomas, ministre de la guerre, est surprise en toute petite tenue dans la cabine d'un midship italien. Resté la proue en l'air, le Toussaint Louverture, surnommé par la malice populaire Machoute Bounda-moullé (Camelotte-cul-mouillé), appareille sous le commandement de l'amiral Nérêe lequel, s'étant enivré pour oublier l'infidélité de sa bien-aimée, cingle vers le sud au lieu d'aller au nord, et bombarde par erreur la ville de Jérémie avant d'échouer lamentablement sur un banc de corail.

Bibliograhphie:
Romans:
Clair de Manbo. Port-au-Prince: Deschamps, 1990.
Un octobre d'Élyaniz. Port-au-Prince: Imprimeur II, 1996.
La piste des sortilèges. Port-au-Prince: Deschamps, 1996; Châteauneuf-le-Rouge: Vents d'Ailleurs, 2002.
Le diable dans un thé à la citronnelle. Port-au-Prince: Imprimeur II, 1998.
À l'angle des rues parallèles. Port-au-Prince: Imprimeur II, 2000; Châteauneuf-le-Rouge: Vents d'Ailleurs, 2003.
Le cercle des époux fidèles. Port-au-Prince: Imprimeur II, 2002.
Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin. La Roque-d'Anthéron (France): Vents d'Ailleurs, 2004.
Le diable dans un thé à la citronnelle. La Roque d'Anthéron: Vents d'Ailleurs, 2005.
Nouvelles:
Symphonie pour demain. Port-au-Prince: Fardin, 1981.
Albert Buron, ou, Profil d'une "élite." Tome 1. Port-au-Prince: Imprimeur II, 1988; Port-au-Prince: Deschamps, 1989.
Sonson Pipirit, ou profil d'un homme du peuple. Port-au-Prince: Deschamps, 1989.
Nouvelles interdites. Tomes 1 et 2. Port-au-Prince: Deschamps, 1989.
Le Sorcier qui n'aimait pas la neige. Montréal: CIDIHCA, 1995.
Albert Buron, ou, Profil d'une "élite." Tome 2. Port-au-Prince: Imprimeur II, 1999.
La chorale de sang. Port-au-Prince: Mémoire, 2001.
Théâtre:
Le jour où l'on vola ma femme, pièce jouée à Port-au-Prince en 2001.
Anastaste. Adaptation du roman, À l'angle des rues parallèles, jouée par le Petit Conservatoire dans une mise en scène de Daniel Marcelin en 2001 à Port-au-Prince.
Nuit publique. Jouée par le Petit Conservatoire dans une mise en scène de Daniel Marcelin à Port-au-Prince, janvier et février 2003.
Prix et distinctions littéraires:
2003 Prix du Livre insulaire (fiction) à Ouessant, pour À l'angle des rues parallèles.
2004 Prix RFO du Livre, pour Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin.

 

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