| |
| |

© Alliance-Haïti |
|
Gary Victor est né en 1958 à
Port-au-Prince, capitale d'Haïti. Agronome de formation
et écrivain, il vit et travaille dans son pays. De
1976 à 1983, il publie des nouvelles dans le journal
d'état et par la suite dans "Le Nouvelliste"
dont il est chroniqueur. Gary Victorr a publié sept
recueils de nouvelles et huit romans dans lesquels ses personnages
portent un regard tout aussi critique que désabusé
sur la société haïtienne.
Gary Victor se penche, dans son livre, sur les interférences
malencontreuses existant entre la lâcheté,
l'irresponsabilité d'un individu et les errances
collectives d'un peuple à la dérive. Il s'interroge
sur le pourrissement de la société haïtienne
et sur l'incapacité des hommes à sortir du
cercle vicieux de la violence et de la corruption
|
|
|
. Il s'attaque aux racines du mal qu'il extirpe du tréfonds
des mentalités. La tâche est ardue : comment
faire surgir la lumière d'un conglomérat
de craintes intériorisées, de croyances
erronées, de pragmatisme mêlé d'irrationnel
?
Gary Victor a travaillé comme fonctionnaire dans
différents ministères. Il pense avoir réussi
à le faire sans vendre son âme. Son livre
intitulé "Je sais quand Dieu vient se
promener dans mon jardin" est écrit "à
la mémoire de son père qui avait senti
venir la vague monstrueuse" et il répond
à la question qu'il a dû être amené
à se poser. Et si je trébuchais, et si je
reniais mes idées pour une parcelle de pouvoir?
Le roman nous apporte la réponse qui a sans doute
été la sienne : je vivrais un cauchemar,
aux confins de l'ignoble et de la folie!
Gary Victor écrit pour la radio, la télévision,
le cinéma, le théâtre et pour la jeunesse.
Il s'exprime quant aux problèmes de son pays. Son
œivre contribue à analyser la conception que
ses compatriotes ont du pouvoir de manière globale.
Les rapports entre les citoyens et l'Etat lui semblent
devoir être redéfinis. Il souhaite l'avènement
d'un autre type de gouvernance pour Haïti.
|
Gary Victor a publié en 1989 un volume de Nouvelles
interdites, dont la plupart relèvent de la Science-fiction
et dont l'ensemble brosse un tableau cauchemardesque de
misère physiologique, de superstition abrutissante,
de violence institutionalisée, bref de déchéance
humaine dans un pays non identifié qui n'est que
trop évidemment Haïti. Il a également
publié en 1992 Sonson Pipirit, un octobre d'Elayniz,
curieux roman qui relate la quête du duvaliériste
Kadadyab et de son ennemi Sonson, pour l'heure lavalasien,
c'est-à-dire partisan du président Jean-Bertrand
Aristide, réconciliés pour retrouver leur
commune maîtresse Elyanize, éventrée
par une grenade lors d'une charge de police mais dont
l'âme a été capturée par un
sorcier. Des épisodes redoutables de magie noire,
mêlés de commentaires politiques et de lugubres
paillardises caractérisent ce roman "à
ne pas lire la nuit". Mais ce sont pas ces oeuvres
de Gary Victor qui nous arrêteront ici, mais plutôt
celles que l'on peut ranger sous la rubrique "audiences".
En 1988 Gary Victor publia en volume, sous le titre Albert
Buron, ou Profil d'une "élite" une série
de ses chroniques humoristiques écrites pour le
Nouvelliste. A la fin de cette même année
1988, il fit paraître Sonson Pipiri, profil d'un
peuple et, en 1990, un roman, Claire de Manbo. Que ce
dernier ouvrage ait été sous-titré
"roman", contrairement aux trois premiers, ne
change rien à l'affaire : il s'agit dans tous les
cas d'une série d'"audiences". D'ailleurs,
même dans Clair de manbo la plupart des chapitres
ont leur titre individuel et portent la même dans
Clair de manbo la plupart des chapitres ont leur titre
individuel et portent la précision "raconté
par Kakadyab" ou "raconté par Estevel
Gwo Bibit"; on trouve également : "deuxième
audyans de Langélus, telle qu'il la donna à
Hannibal Serafin" et l'incipit de bien des chapitres
est du genre : "Cette étrange histoire (...)
me fut racontée par Tonton Pépé,
un soir qu'il était venu me rendre visite passablement
ivre..(Sonson Pipirit, profil d'un homme du peuple, p.79).
Certains de ces audienciers ou conteurs d'histoires sont
de simples voix narratives, d'autres des pesonnages reparaissant
d'une oeuvre de Gary Victor à l'autre.
Les volumes de Gary Victor sont intéressants à
plusieurs titres : d'abord, ils constituent une chronique
de l'actualité politique de la capitale à
partir de la chute de Jean-Claude Duvalier. De nombreuses
références précises aux acteurs de
la lutte pour le pouvoir, et à leurs hauts-faits
et basses manoeuvres ne manqueront pas de devenir rapidement
obscures. Certes, le nom de "l'insupportable curé
de Saint-Jean Bosco" survivra, puisque celui-ci est
devenu le président Jean-Bertrand Aristide mais,
si les livres de Gary Victor résistent par ailleurs
à l'épreuve du temps, les références
à Abderrhaman, au C.N.G., à Charlot Jacquelin,
à Ti Manno, à la journée du 29 novembre,
aux élections du 17 janvier, etc. exigeront bientôt
des annotations pour assurer la pleine compréhension
du lecteur. Du lecteur haïtien s'entend : les allusions
à la vie de tous les jours et aux us et coutumes
de la République sont de toutes les façons
trop nombreuses pour que la lecture d'un étranger
soit autre qu'approximative. En tout cas, pour être
truculente, la vision de Gary Victor est d'un pessimisme
intégral : "audience" par "audience",
il dénonce l'incompétence et la vénalité
des fonctionnaires, le racisme et l'immoralité
des riches, leur flgornerie envers les étrangers,
leur recours à la sorcellerie qu'ils affectent
de mépriser, la couardise et la vanité des
intellectuels, le cynisme des sectes religieuses américaines,
l'escroquerie à grande échelle qu'est l'aide
au développement, la violation constante des droits
de l'homme les plus fondamentaux, l'ingéniosité
sadique dans les formes de torture qu'invente la répression,
la sexualité débridée des Haïtiens
et des Haïtiennes de tous les niveaux, leur manque
de solidarité, et ainsi de suite. Comme l'affirme
Djo Kokobé à la fin de l'"audience"
qu'il "donne" à Hannibal Serafin:
"L'histoire de ce pays ne s'écrit pas
dans les livres et elle n'est même pas transmise
oralement. L'histoire, ici, s'écrit dans la boue
des cimetières, et dans les pactes qui se nouent
dans les corridors (ruelles des taudis) où pullulent
les vermines. L'histoire de ce pays, c'est la victoire
perpétuelle du Mal sur le Bien" (clair Manbo,
p.127).
|
|
Gary Victor s'inscrit, on le voit
dans la lignée des écrivains haïtiens
qui ont de tout temps flétri les injustices,
les filouteries, les abus et les ridicules de la
vie nationale. En tant que qu'audiencier, Gary Victor
s'inscrit dans une autre lignée, celle des
spécialistes d'un genre littéraire
ont, dès 1905, Justin
Lhérisson avait fixé les principales
caractéristiques dans la Famille des Pitite-Caille.
Lhérisson et Victor partagent la même
méfiance, pour ne pas dire la même
aversion, envers les moeurs politiques de leur pays.
En outre, certains personnages se retrouvent chez
les deux auteurs à presque un siècle
d'intervalle; ainsi Sonson Pipirit sera l'un des
chefs boukma (rabatteurs électoraux) d'Albert
Buron, comme Boutenègre l'avait été
de Pitite-Caille; la prétention solennelle
et le style ampoulé des francs-maçons
sont brocardés par l'un et l'autre audiencier;
les exploits érotiques et procréateurs
de Sonson Pipirit égalent ceux, légendares,
du père d'Eliézer Pitite-Caille, et
ainsi de suite.
Rappelons que l'"audience" se
présente comme transcription de littérature
orale, qu'elle se situe le plus souvent à
mi-chemin du narratif et du théâtral
(puisqu'elle repose nécessairement sur le
dialogue, ou du moins le monologue) et que, du moment
qu'il s'agit de transcrire le parler haïtien
informel, le créole pur, les créolismes,
haïtianismes et les tics caractéristiques
du français haïtien (l'emphase, l'érudition,
voire les citations en latin chez ceux qui se targuent
d'être beaux parleurs, par exemple) s'y bousculent
et s'y font échos pour la plus grande joie
des amateurs. Parmi les thèmes traités
par les audienciers, on peut relever les histoires
gauloises, l'initiation sexuelle du jeune Sonson
par sa patronne, par exemple, le ridicule d'un snob
de l'élite possédé par un lwa,
comme Albert Buron, malgré son mépris
pour "ces ignobles" pratiques supersitieuses
qui abêtissent notre peuple" (Albert
Buron, p.49), les mille et une magouilles et escroqueries
de la vie politique haïtienne, la perplexité
des étrangers devant les subtilités
de la vie en Haïti, en fait n'importe quel
incident de la vie privée ou publique du
pays, à la seule condition que le récit
fasse rire. Il ne faut pas confondre "l'audience",
avec les contes traditionnels que l'on raconte et
publie en créole ou en adaptation française,
ceux de Bouqui et Malice, par exemple ou encore
ceux, probablement d'origine africaine, d'animaux
qui parlent. Les personnages de "l' audience"
sont des personnes réelles, ou prétendues
telles, leurs aventures, ou le plus souvent leurs
mésaventures, sont censées être
vraiment arrivées. Lorsque l'audiencier n'affirme
pas connaître personnellement les protagonistes,
il identifie invariablement le témoin oculaire
duquel il tient l'aventure qu'il s'apprête
à raconter.
Si "l'audience" partage avec
les Lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet la structure
formelle, la recherche du tableau de moeurs pittoresque
et même l'usage du vernaculaire local, ce
serait plutôt aux anecdotes d'Alphonse Allais
qu'elles feraient penser par le sens de l'ironie
et le goût du ridicule. Mais pour être
un audiencier haïtien, il manque au Capt'n
Cap d'Alphonse Allais la paillardise, le sens du
dramatique, voire de la bouffonerie, le penchant
pour le grotesque, et le pessimisme foncier qui
les sous-tend. Si Lhérisson et Victor se
sont pour ainsi dire spécialisés dans
"l'audience", et André
Chevalier et Luc Grimard ont en 1950 intitulé
Bakoulou, audience folklorique une désopilante
histoire en 200 pages de politicien véreux
escroqué et abondamment cocufié par
un houngan sans scrupules, un grand nombre d'écrivains
en ont composé à l'occasion (Fernand
Hibbert et Jacques
-Stéphen Alexis, entre bien d'autres),
et bien des romanciers n'ont pas hésité
à en intercaler dans leurs romans. Ainsi
par exemple Francis-Joachim Roy, dans son mandat,
ce qui provoque des remous dans la capitale. Refugiés
dans une buvette, plusieurs personnages attendent
que revienne le calme en écoutant l'histoire
de la Gioconda, que l'audiencier Cocobé tient
de son père, défunt Anselme Aristide.
La Gioconda était une vieux raffiot de guerre
italien, que le Président Nord Alexis avait
acheté pour le re-baptiser Toussaint Louverture
et l'envoyer canonner les révolutionnaires
dans le nord du pays. Pour plus d'effet, le président
avait fait remplacer le canon d'avant par une énome
pièce de 105 qui ornait la cour d'honneur
du Palais et qui n'avait encore jamais servi. L'"audience"
concerne les cérémonies de remise
du navire à la marine haïtienne, au
cours de laquelle le gratin de la société
port-au-princienne est invité à bord.
La maîtresse de l'amiral Océan Nérêe,
commandant des Flottes de la République,
est l'une des "nombreuses dames et demoiselles
(qui) se faisaient faire les honneurs de la nouvelle
et puissance unité de la marine nationale
par des officiers italients très empressés"
(p. 175). Le canon de 105 ayant tiré une
salve d'honneur, "Ce fut une apocalypse. L'énorme
pièce de 105 se souleva du pont, arrachant
plaques, boulons et planches, dans un fracas épouvantable
auquel succédèrent bientôt des
cris de terreur (p. 177)
Dans le sauve-qui-peut général, la
femme du général Timoléon Thomas,
ministre de la guerre, est surprise en toute petite
tenue dans la cabine d'un midship italien. Resté
la proue en l'air, le Toussaint Louverture, surnommé
par la malice populaire Machoute Bounda-moullé
(Camelotte-cul-mouillé), appareille
sous le commandement de l'amiral Nérêe
lequel, s'étant enivré pour oublier
l'infidélité de sa bien-aimée,
cingle vers le sud au lieu d'aller au nord, et bombarde
par erreur la ville de Jérémie avant
d'échouer lamentablement sur un banc de corail.
|
Bibliograhphie:
Romans:
Clair de Manbo. Port-au-Prince: Deschamps, 1990.
Un octobre d'Élyaniz. Port-au-Prince: Imprimeur
II, 1996.
La piste des sortilèges. Port-au-Prince: Deschamps,
1996; Châteauneuf-le-Rouge: Vents d'Ailleurs, 2002.
Le diable dans un thé à la citronnelle.
Port-au-Prince: Imprimeur II, 1998.
À l'angle des rues parallèles. Port-au-Prince:
Imprimeur II, 2000; Châteauneuf-le-Rouge: Vents
d'Ailleurs, 2003.
Le cercle des époux fidèles. Port-au-Prince:
Imprimeur II, 2002.
Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin.
La Roque-d'Anthéron (France): Vents d'Ailleurs,
2004.
Le diable dans un thé à la citronnelle.
La Roque d'Anthéron: Vents d'Ailleurs, 2005.
Nouvelles:
Symphonie pour demain. Port-au-Prince: Fardin, 1981.
Albert Buron, ou, Profil d'une "élite."
Tome 1. Port-au-Prince: Imprimeur II, 1988; Port-au-Prince:
Deschamps, 1989.
Sonson Pipirit, ou profil d'un homme du peuple. Port-au-Prince:
Deschamps, 1989.
Nouvelles interdites. Tomes 1 et 2. Port-au-Prince: Deschamps,
1989.
Le Sorcier qui n'aimait pas la neige. Montréal:
CIDIHCA, 1995.
Albert Buron, ou, Profil d'une "élite."
Tome 2. Port-au-Prince: Imprimeur II, 1999.
La chorale de sang. Port-au-Prince: Mémoire, 2001.
Théâtre:
Le jour où l'on vola ma femme, pièce jouée
à Port-au-Prince en 2001.
Anastaste. Adaptation du roman, À l'angle des rues
parallèles, jouée par le Petit Conservatoire
dans une mise en scène de Daniel Marcelin en 2001
à Port-au-Prince.
Nuit publique. Jouée par le Petit Conservatoire
dans une mise en scène de Daniel Marcelin à
Port-au-Prince, janvier et février 2003.
Prix et distinctions littéraires:
2003 Prix du Livre insulaire (fiction) à Ouessant,
pour À l'angle des rues parallèles.
2004 Prix RFO du Livre, pour Je sais quand Dieu vient
se promener dans mon jardin.
| |
| Evènements :

|
| |
|
| |
|
|
|
|